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A World Apart – Chapitre IV : Oraison

Shêngming Zhi huâ contemplait les magnifiques buissons de Rhododendrons éparpillés sur la pelouse parfaite du cottage breton qu’elle avait acquis avec Matthieu, il y a 6 ans, après de longues réflexions.
Une légère brume s’accrochait à l’orée du bois qui débutait à la lisière de leur propriété.
Parfois, des lapins s’aventuraient et s’ébattaient dans le jardin, pour la plus grande joie de Charlotte et Timothée qui s’extasiaient et leur couraient après, en ne les rattrapant bien sûr jamais.
Mais parfois, un renard venait et en dévorait un durant la nuit, ne laissant que sa fourrure ensanglantée, au grand effroi des enfants. (…)

Shêngming Zhi huâ contemplait les magnifiques buissons de Rhododendrons éparpillés sur la pelouse parfaite du cottage breton qu’elle avait acquis avec Matthieu, il y a 6 ans, après de longues réflexions.

Une légère brume s’accrochait à l’orée du bois qui débutait à la lisière de leur propriété. Parfois, des lapins s’aventuraient et s’ébattaient dans le jardin, pour la plus grande joie de Charlotte et Timothée qui s’extasiaient et leur couraient après, en ne les rattrapant bien sûr jamais.

Mais parfois, un renard venait et en dévorait un durant la nuit, ne laissant que sa fourrure ensanglantée, au grand effroi des enfants.

Leur mère, dont le prénom en Français signifiait “Fleur de Vie”, et par lequel elle se faisait généralement appeler, leur avait expliqué que c’était le cycle de la vie : la mort suit la vie, et la vie suit la mort, dans une roue karmique interminable ; il n’y a pas de fin, que des transformations, des états de la matière fugitifs, presque vaporeux, soutenus par la conscience éternelle.

Mais Charlotte ayant 8 ans et Timothée I0 ans, ils restaient concentrés sur la réalité brute, prégnante, de ces poils noirs ou blancs sanguinolents, dépourvus de tout mouvement ondoyant.

Ils tenaient de leur père cette absence de préoccupation métaphysique, aspect qui l’avait, par contre, toujours habitée et qu’elle avait partagée avec son propre père.

Ce n’est pas les conditions de disparition de celui-ci, il y avait I7 ans, qui avaient allégé son anxiété métaphysique : depuis la moitié de son existence, elle ignorait s’il était mort (dans ce cas, assassiné) ou s’il s’était évanoui dans la nature, comme s’il n’avait jamais existé, bien qu’elle en était la preuve biologique, génétique.

Elle soupira en pressant contre la paume de ses mains la faïence rassurante, émanant une chaleur réconfortante, de la bolée de chocolat qu’elle s’était préparée dans les règles de l’art culinaire français, en mélangeant des carrés de chocolat noir et du lait frémissant. L’ensemble était onctueux, savoureux et hyper calorique, mais elle faisait partie des personnes qui brûlent comme une fournaise ce qu’elles n’assimilent pas.

La vérité est qu’elle s’ennuyait un peu avec Matthieu, cela lui devenait de plus en plus évident, elle s’en détachait chaque jour davantage, comme la neige d’une toiture en pente douce, ce dont il ne se rendait pas compte, car extérieurement, elle restait toujours aussi agréable… et impénétrable.

Elle ne l’avait jamais réellement aimé, seulement apprécié pour ses nombreuses qualités, sa fiabilité qui lui permettait d’envisager avec lui tous les projets, dans la constance et la clarté, à l’inverse exact du couple de ses parents qui avaient patachonné pendant toute son enfance et son adolescence, la rendant égoïstement témoin de leurs conflits fastueux, de leurs frasques théâtrales, de leur sexualité libertine, de leur train de vie bohême et de leurs… I0 déménagements.

Elle avait à la fois adoré et détesté leur couple passionnel, et s’était juré de vivre l’inverse, ce que Matthieu lui avait miraculeusement apporté : stabilité, équilibre et harmonie, ce dont elle lui était infiniment reconnaissante, mais qui ne lui suffisait plus, car elle le connaissait et connaissait leur relation à l’image de ce jardin qui s’étalait sous ses yeux – dans leurs moindres replis.

Elle savait pertinemment qu’elle n’avait plus rien à découvrir auprès de lui, ni à explorer à ses côtés : c’était un homme simple, aux goûts simples, à l’opposé de son père torturé, un brillant Informaticien et Intellectuel Chinois, promis à un bel avenir au sein du Parti, mais bien trop iconoclaste pour s’y plier, et qui avait fui le régime maoïste.

Puis il avait rencontré sa mère en Bretagne, alors qu’il dégustait les crêpes qu’elle servait, étudiante, avec affabilité et facétie, et malgré les 20 ans de différence d’âge, ce fut l’amour fou dès leur croisement de regard ; une crêpe à la framboise abondamment couronnée de Chantilly avait scellé leur destin commun.

Son père avait alors entamé une dangereuse carrière de Hacker, vendant parfois ses services, en mode Black Hat, mais le + souvent les offrant, et se considérant de ce fait comme un White Hat (un Sauveur et un Protecteur, et non un Terroriste ou un Voleur) pour soutenir des causes qu’il estimait justes, voire primordiales.

Sa notoriété était vite devenue internationale, en raison de sa virtuosité impitoyable, adossée à un comportement burlesque qu’il revendiquait en signant ses attaques sous le nom de scène “le Bouffon du Roi” ; ce côté picaresque tranchait dans un milieu par essence discret, prisant les nuances de gris.

Cela lui avait valu l’animosité de quelques gouvernements et la rancoeur de plusieurs multinationales, et un matin blême et obscur de décembre, son père adulé avait disparu de l’existence de Fleur de Vie.

Combien d’années elle avait guetté en vain un signe de sa persistence, tandis que sa mère dépérissait à vue d’oeil, inconsolable et inguérissable, meurtrie dans son coeur, jusqu’à une apoplexie pancréatique qui laissa leur enfant unique doublement orpheline, à l’aube de ses 22 ans.

Matthieu la sauva sans le savoir ni même le vouloir des ténèbres, des filets opaques du désespoir qui la drainaient vers les grands fonds ; avec lui, elle put remonter à la surface d’elle-même, ne sombrant plus que par moments dans la mélancolie – mais sa vie, si ce n’est intérieure, était peu à peu devenue dépourvue de toute profondeur.

Fleur de Vie se râcla la gorge en se levant pour laver sa bolée dans l’évier qui donnait sur la fenêtre : les enfants jouaient, radieux, dans le jardin.

Elle se souvint de ce que lui avait confié son père, 2 semaines avant sa dissipation complète, sur un ton étonnamment acerbe :

” Tu peux dépasser ton passé, Shêngming Zhi huâ, mais ton passé te rattrape toujours… “

Il avait laissé errer son regard sur le mur noir de la nuit sibylline qui se dressait au-delà du halo mordoré de leur demeure, et il avait poursuivi, en articulant lentement entre ses dents :

” la différence entre les êtres repose sur le choix de soit se laisser dévorer par son passé, en courbant l’échine, soit de se retourner pour l’affronter et, surtout, le confronter. “

 
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